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Les actionnaires exigent-ils vraiment 15% de rentabilité? HR Square 40

Une petite musique revient souvent dans les médias: les actionnaires exigent 15% de rentabilité, c’est beaucoup trop. Cette croyance n’a curieusement jamais fait l’objet d’un examen par la communauté académique. Poser la question des objectifs des actionnaires est légitime, mais apporter une réponse fausse à une bonne question a rarement fait progresser la science et la société…

L’idée d’une exigence de 15% de rentabilité par les actionnaires est contraire à la théorie financière. Comme le disent les manuels de finance, les actionnaires cherchent à optimiser le couple rentabilité/risque de leurs investissements. L’investissement en actions est risqué, les fluctuations boursières en témoignent et un investisseur n’a pas la même espérance de rentabilité pour tous ses investissements. Investir dans une grande entreprise stable et solide justifie une « prime de risque » faible alors qu’investir dans des start-up, dont 50 à 70% échouent, ne peut se faire de façon durable que si les succès permettent, a minima, de compenser les pertes, c’est-à-dire rapportent au moins 20% par an. Pour cette raison, l’idée d’une norme unique de rentabilité ne fait pas sens.

L’existence d’une telle norme est réfutée par l’ensemble des données empiriques disponibles. Sur la période 1980-2016, seules 37% des entreprises françaises et 52% des entreprises américaines ont un ROE (return on equity, rentabilité des capitaux propres) supérieur à 15%. À long terme, la rentabilité des investissements en bourse est inférieure à 10% par an. Les modèles utilisés en finance pour estimer la rentabilité espérée par les actionnaires infirment également l’existence d’une norme universelle de 15% (l’ensemble des références figure dans notre article publié avec Michel Albouy dans la revue Finance Contrôle Stratégie).

En dépit de ces observations, on pourrait supposer que les investisseurs en actions ont des attentes de rentabilité irréalistes, déconnectées du passé et de la théorie. Mais les enquêtes montrent qu’ils attendent en moyenne 5 à 12% (les résultats varient selon les pays et les types d’investisseurs). Les objectifs de rentabilité publiés par les grands fonds de pension américains sont en moyenne de 9,5% pour les sociétés cotées.

Notre analyse des articles de la presse économique parus sur la période 1995-2016 dans six médias français et quatre de langue anglaise révèle que les références à cette norme sont fréquentes dans les médias français, mais absentes dans la presse anglo-saxonne. Cette norme est très majoritairement présentée comme vraie (87% des articles) et ayant un impact négatif (sur les entreprises, les salariés, la société). Les affirmations concernant les 15% sont basées essentiellement sur des opinions ou des observations relatives à une entreprise ou à un secteur, pas sur des études sur large échantillon. De plus, curieusement, très peu d’investisseurs professionnels sont interrogés dans ces articles et, lorsqu’ils le sont, ils réfutent l’existence d’une telle norme.

Pour quelles raisons cette croyance est-elle apparue ? Notre recherche montre qu’elle s’est diffusée en France sous l’influence de leaders d’opinion et de médias de référence. Son apparition s’explique par le contexte économique et institutionnel des années 1990 (libéralisation des marchés financiers, arrivée massive de fonds d’investissement étrangers) et la réaction de certains grands patrons et observateurs vis-à-vis de ces évolutions. Cette prétendue norme s’est diffusée grâce à la présence d’un terreau favorable (faibles connaissances en économie et finance, hostilité à l’économie de marché) et est devenue au fil du temps un outil d’une critique simpliste du capitalisme.

Ce mythe survit dans les médias et fait toujours l’objet de peu de contradiction. Il nous semble pourtant que la critique du capitalisme et des marchés financiers devrait se fonder sur de meilleures connaissances en finance. Le mythe des 15% n’est d’ailleurs pas le seul mythe financier répandu. La recherche nous montre que ces fausses croyances ont des conséquences négatives : décisions non optimales par les investisseurs, mise en place de régulations inadaptées. Plus généralement, ils contribuent à l’inculture économique et financière qui nuit à l’innovation et à la qualité du dialogue social.

Christophe Bonnet
Professeur de finance
Grenoble École de Management

Cette ‘libre expression’ est issue d’un article publié à l’origine sur The Conversation dont la mission est de diffuser les travaux de chercheurs et d’universitaires. Le texte complet est accessible via https://cutt.ly/yveDSLu. L’article académique original ‘Le ROE de 15% : un mythe financier français?’ (Christophe Bonnet et Michel Albouy) a été publié dans la revue Finance Contrôle Stratégie (https://journals.openedition.org/fcs/6772)

 



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