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François Dupuy: « Les gens ont découvert une autonomie dont ils avaient perdu la saveur »

Il y aura un « avant » et un « après » Covid-19, entend-on à tous vents. Dans nombre de domaines, mais en particulier dans le monde du travail. « Il existe une remise en cause qui est plus ou moins profonde sur la façon dont on travaillait avant », reconnaît le sociologue François Dupuy qui met toutefois en garde: méfions-nous des conclusions trop hâtives! Il nous a livré en primeur quelques premiers résultats issus de ses études sur le travail en temps de confinement.

Sociologue des organisations, François Dupuy a enseigné à l’INSEAD et dans plusieurs autres business schools à travers le monde. Aujourd’hui conseiller de grandes entreprises dans toute l’Europe, il vient de mettre le point final à son tout dernier livre qui paraîtra à l’automne, troisième volume de la série Lost in management. En 2011, le premier tome dressait, sur base d’interviews menées de 2007 à 2008, un bilan de l’inadaptation des organisations du travail à l’évolution du monde économique et dénonçait les méfaits du taylorisme et des délires procéduriers en vigueur dans les entreprises. Récompensé du prix du meilleur ouvrage sur le monde du travail en 2012, il a été suivi par La faillite de la pensée managériale en 2015. François Dupuy y montrait que, derrière toutes les prétendues nouveautés dans les méthodes de management dont on nous abreuve jour après jour, le management tourne en rond: les entreprises demeurent confrontées aux mêmes problèmes et leurs dirigeants puisent dans un corpus de doctrines simplistes les moyens de les résoudre. Il y regrettait également l’ignorance persistante des acquis des sciences sociales en la matière. Et c’est alors qu’il venait de terminer Lost in Management 3 que le Covid-19 a frappé avec les conséquences qu’on connaît. L’occasion pour lui et deux de ses collègues — Cécile Roaux et Sébastien Olleon — d’entreprendre plusieurs études auprès d’entreprises désireuses d’explorer ce que le « travail dégradé » par la crise sanitaire change (de façon positive ou négative) pour les travailleurs et les défis qu’elles auront à relever.

Deux études ont ainsi été menées en plein milieu du confinement, une auprès de Français, l’autre auprès d’Américains de Caroline du Nord, un des États américains confinés en premier. Six autres études ont été réalisées ou sont en cours pour le compte de grandes entreprises françaises. Au total, ce sont pas moins de 400 personnes qui y ont participé. « Attention, je ne fais pas de sondages, avertit le professeur. Le sondage, c’est de l’anti-science ! Il s’agit d’enquêtes qualitatives à base d’interviews sur des échantillons réfléchis. »

Que révèlent les premiers résultats de vos études sur la façon dont le (télé)travail a été vécu depuis la mi-mars ?
François Dupuy: « Tout d’abord, on ne peut pas parler du télétravail et de la façon dont celui-ci a été vécu si on ne le réinscrit pas dans le confinement et la façon dont il a lui-même été vécu. Interpréter l’un sans l’autre n’a pas de sens. Globalement, et avec toutes les exceptions qu’on pourrait mettre en évidence, le confinement dans nos pays a été plutôt bien vécu. Il a, en tout cas, été mieux vécu qu’aux États-Unis et ce, pour une raison évidente : les garanties apportées par nos États en termes financiers ont été nettement supérieures et plus solides. Ce qui aide à ce que les choses se passent bien. Pendant la période de confinement, les gens ne se sont pas trop fait de souci par rapport à leur situation financière. Tant les Français que les Belges n’ont manqué de rien. Ce qui risque moins d’être le cas dans les prochains mois, mais c’est un autre sujet. Qu’est-ce qui fait par ailleurs que le confinement a été bien vécu ? Une expression peut le résumer : c’est ‘le temps retrouvé’. À un moment donné, nous avons tous peu ou prou retrouvé une liberté dans l’organisation de notre temps, quelles que soient par ailleurs les conditions dans lesquelles nous avons été confinés. Un indicateur est à ce titre amusant. Lors de nos interviews, tout le monde nous a dit en substance : ‘Ah, mais moi, je suis privilégié’. Comme si tous les Français étaient privilégiés ! En réalité, ils se sont référés à une image que la presse française a abondamment véhiculée, sans se soucier d’ailleurs de savoir dans quelle mesure celle-ci correspondait à une quelconque réalité : l’idée de catastrophe pour les familles avec le père, la mère et deux ou trois enfants vivant les uns sur les autres, enfermés dans un petit 40 mètres carrés sans balcon, ni jardin. La famille va exploser, nous a-t-on dit ! Ce cliché ne correspond évidemment pas à toutes les situations vécues, mais les Français se sont positionnés par rapport à cette image-là. La conclusion était donc : ‘Il y a beaucoup plus malheureux que moi’. Et d’un coup, les gens ont découvert une autonomie dans l’organisation de leur vie dont ils avaient perdu la saveur. »

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