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Crise des réfugiés ou opportunité? Tentative de clarification

Des milliers de migrants syriens et irakiens ont rejoint l'Europe pour tenter d'y obtenir le statut de réfugié politique. Selon toute vraisemblance, la Belgique pourrait en accueillir entre 25.000 et 30.000 en 2015. « Si des coûts d'ajustement peuvent être observés à court terme, cette crise de l'asile peut être transformée à moyen terme en opportunité pour notre pays », expliquent Frédéric Docquier (FNRS/UCL) et Joël Machado (FNR/CREA, Université du Luxembourg).

Bien que notre politique d'asile n'ait pas pour vocation de renforcer notre compétitivité ou d'améliorer le bien-être des natifs, les discussions autour de cette crise de l'asile sont de nature utilitariste: elles portent sur notre capacité d'absorption et sur les implications économiques pour l'économie belge et ses citoyens. Avec toute la prudence qui s'impose, le dernier numéro de Regards économiques discute les enjeux de cette crise pour l'économie belge.

Premièrement, les demandeurs d’asile sont parfois considérés comme des migrants visant principalement à bénéficier de notre protection sociale. Les faits indiquent qu'il est simpliste et erroné d'assimiler l'exode massif des syriens et irakiens à une migration économique. L'exode actuel est sans commune mesure avec les flux réguliers et avec les données d’intentions migratoires récoltées en régime de croisière; il constitue la seule réponse possible à l'un des conflits internes les plus meurtriers de ces dernières décennies.

Deuxièmement, les enquêtes d’opinion révèlent qu’une partie importante de la population perçoit des effets négatifs de l’immigration sur le marché du travail et les finances publiques, mais aussi sur la sécurité nationale ou la cohésion sociale. Ces perceptions ne sont pas confirmées par les études académiques qui montrent qu’à son niveau actuel, l'immigration engendre des effets faibles et souvent positifs. Ceci ne signifie aucunement qu'une augmentation illimitée de l'immigration est économiquement souhaitable ou qu’elle ne génère pas des poches locales de chômage ou des tensions sociales.

Troisièmement, l'impact économique de la politique d'asile peut différer de celui de l'immigration traditionnelle à deux égards, le timing et la composition des flux. Sur la question du timing, il est clair que l'évolution du nombre de demandeurs d'asile est caractérisée par des pics temporaires importants. Ces pics peuvent, en théorie, engendrer des coûts d'ajustement important à court terme. Toutefois, les observations du passé (crises de l’asile de 1994 ou de 2000), révèlent plutôt une relation inverse entre la demande d'asile et le taux de chômage. Sur la question de la composition des flux, les données suggèrent que les jeunes adultes syriens et irakiens qui composent les flux de demandeurs d’asile sont susceptibles d’être relativement bien diplômés, ce qui les rend plus facilement assimilables à moyen terme.

« L’immigration ne se résume pas à un choc d’offre sur le marché du travail, soulignent les auteurs. Les analyses récentes de l’impact sur l’emploi et les salaires prennent en compte l’effet de l’immigration sur la demande de biens et services (les migrants consomment !), sur la rentabilité du capital et l’investissement (augmenter l’offre de travail stimule les profits... et certains migrants entreprennent!), et les complémentarités entre travailleurs natifs et immigrés (ils n’occupent pas les mêmes emplois ou secteurs d’activité!). Des incertitudes subsistent quant à l’intensité avec laquelle ces mécanismes se manifestent et interagissent. Ceci explique pourquoi la littérature académique regorge d’études plus ou moins optimistes ou pessimistes. En balayant tous les scénarios possibles, du plus pessimiste au plus optimiste, et en utilisant des données harmonisées sur la taille et la structure des flux migratoires dans les pays de l’OCDE, nous avons estimé l’effet de l’immigration des années 1990 sur le salaire et l’emploi des travailleurs natifs. En Belgique, l’effet sur le salaire moyen des natifs est positif, compris entre 0 et 1%; l’effet sur le salaire des travailleurs peu qualifiés varie de 0,6 à 1,2%. L’effet sur l’emploi des natifs est également positif mais négligeable. Ces résultats s’avèrent très robustes: des réponses de même ampleur ont été détectées pour la période 2000-2007, pour l’immigration en provenance des pays en développement, après prise en compte de l’immigration illégale, ou après correction pour la qualité des diplômes. Des effets similaires ont été obtenus pour les autres pays européens, à des degrés différents. »

En bref, des incertitudes pèsent sur l'ampleur des effets de la crise de l'asile sur l'économie belge, mais il y a de fortes raisons de penser que cette crise peut être transformée en opportunité à moyen terme, concluent les auteurs. « Tout doit être mis en œuvre pour faciliter l'intégration économique et sociale des demandeurs d'asile et réfugiés. Il en va de notre intérêt commun. »

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